Portrait de Peter Mettler © Pro Natura

Documentaire Becoming Animal: «Un mouvement lent, mais sûr et résolu»

14.10.2018

La nature s’est souvent retrouvée devant la caméra du cinéaste Peter Mettler. Mais jamais, auparavant, le Canado-suisse n’a adopté le point de vue des animaux aussi résolument que dans son nouveau documentaire «Becoming Animal».

On ne sait jamais d’où Peter Mettler répondra au téléphone: de sa ville natale de Toronto, de Zurich, de Delhi ou de l’Arctique? Peter Mettler est très souvent en voyage, en repérage pour un film dont il ne connaît pas encore le scénario. Au téléphone, il ne donne cependant aucun signe de stress ni de nervosité. Peter Mettler parle en toutes circonstances d’une voix chaude et calme.

Il passe sans cesse du suisse-allemand à l’anglais, surtout lorsqu’il s’efforce d’être le plus précis possible. Ce sexagénaire, dont les parents ont émigré de Suisse au Canada dans les années 1950, a grandi avec cette dualité ou cette identité scindée. Un fonctionnement que l’on retrouve dans ses films, au travers de changements de perspective, de comparaisons, d’associations d’idées.

Des films sur la nature d’un nouveau style

Sa dernière création, «Becoming Animal», un essai audiovisuel sur le rapport de l’homme à la nature, répond également à ce mécanisme. Dès le début, le film rompt avec les règles du documentaire classico-romantique sur la nature. On peut voir un élan mâcher de l’herbe pendant de longues minutes et sans la moindre coupure – en «temps animal», comme l’explique Peter Mettler. C’est difficile à supporter, parce qu’on s’attend à ce qu’il se passe quelque chose, une action marquant le début d’une histoire. Mais ça n’est pas le cas, pour une bonne raison: Peter Mettler et sa coréalisatrice Emma Davie ont fait le choix de la lenteur (ou, ailleurs dans le film, du papillotement psychédélique) pour nous ouvrir à «une nouvelle approche du ‘more than human world’».

Peter Mettler reprend ainsi une idée exprimée par le philosophe américain David Abram dans son livre «Becoming Animal». C’est la réalisatrice écossaise Emma Davie qui a attiré son attention sur ce livre, sachant que Mettler est animé par le même intérêt pour les relations entre conscience, technologie, nature et spiritualité. Peter Mettler a lu le livre et a été enthousiasmé. C’est ainsi qu’est née l’idée d’un projet de film commun. Dans «Becoming Animal», David Abram explique devant la caméra comment le langage et la technologie façonnent notre perception. Et comment ils sont devenus des barrières entre nous, les humains, et le «monde plus qu’humain».

Poser les questions plutôt qu’y répondre

Ce lien, autrefois animiste, est devenu une relation à distance, froide et fragile – avec les conséquences que l’on sait, déjà évoquées dans le film «Petropolis» de Peter Mettler. En 2008, le Canado-suisse a filmé depuis un hélicoptère l’exploitation du sable bitumineux en Alberta, pour le compte de Greenpeace. «C’est seulement de là-haut qu’on peut saisir les énormes interventions subies par le paysage», souligne-t-il. Il a ensuite monté les prises de vue aériennes pour en faire un film hypnotique qui se passe presque de commentaires.

Greenpeace savait qu’avec Mettler, elle engageait un artiste qui mise sur la force de l’expérience, des images et des sons, qui préfère poser des questions qu’apporter des réponses. Pari gagnant: «Petropolis» est devenu un succès sur Internet, est passé à la télévision et parti en tournée de protestation avec le légendaire musicien Neil Young. Ce film n’a toutefois pas pu mettre fin à l’exploitation du sable. L’économie du pétrole est trop puissante et notre lien avec la nature trop distendu.

Découvrir la nature par la technologie

Comment redécouvrir «l’animal en nous» et intensifier notre relation avec la nature? Peter Mettler choisit une approche paradoxale, à l’aide de la technologie: caméras, micros, ordinateur portable. Ainsi équipé, il se rend dans le Grand Teton National Park (USA) avec Emma Davie et David Abram à l’automne 2016, pour tourner les premières images de «Becoming Animal».

Plus tard, il mettra en scène cet équipement technique de manière délibérée: caméras et microphones, aides à la navigation, voitures et avions sont visibles à plusieurs moments du film. «Nous faisons l’expérience de la nature grâce à la technologie», souligne-t-il. «C’est ce que je voulais montrer». En même temps, le réalisateur montre clairement qu’il y a une personne derrière la caméra, quelqu’un qui halète, trébuche, chuchote et s’étonne par exemple de la mélopée d’un élan. Le spectateur se glisse ainsi dans la peau du cinéaste et explore avec lui la «terre vivante».

L’artiste vidéaste Pipilotti Rist, qui a partagé autrefois un atelier avec Peter Mettler en Appenzell, a écrit à propos de son travail: «Les films de Peter Mettler lui ressemblent curieusement: ils sont grands, beaux et doux. Leur mouvement est lent, mais sûr et résolu. Comme celui d’un animal en transe, plongé dans ses pensées.» On aimerait finalement savoir si Peter Mettler peut aussi évoluer dans la nature sans caméra, s’y rendre «nu» et en profiter sans projet en tête. «Oh oui ! Chaque année, je me rends au Canada, en pleine nature, et je fais du canoë. J’en retire de l’énergie et une forme de sérénité.»

NICOLAS GATTLEN est rédacteur du Magazine Pro Natura.

 

Cet article a été publié dans le Pro Natura Magazine.

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