Angela Peter Angela Peter
04.01.2023 Énergie

En pleine nature plutôt que sur nos toits?

Le Suisse se décide enfin – beaucoup trop tard – à abandonner les énergies fossiles. Elle veut en faire payer inutilement le prix à la nature.

«L’énergie est limitée. Ne la gaspillons pas!» Ce slogan de la Confédération pour les économies d’énergie, nous avons certainement tous dû le lire quelque part ces derniers temps. Un impératif dont nul ne contestera le bien-fondé, mais qui serait mieux formulé ainsi: «L’énergie est précieuse. Ne la gaspillons pas!» – quel que soit l’état actuel des stocks.

Un tiers de l’électricité produite en pure perte

Le gaspillage est un problème majeur, et pas seulement dans le secteur énergétique. Mais il a fallu la menace d’une pénurie d’électricité hivernale et l’envolée des prix de l’énergie l’automne dernier pour que le grand public soit invité à réfléchir à la question. Hélas, cela fait longtemps que notre société de surconsommation n’a plus l’habitude d’utiliser les ressources avec modération. Des restrictions s’avèrent soudain indispensables et c’est la levée de boucliers. Or, c’est précisément dans la gestion de cette surconsommation que réside une grande partie de la solution.

En 2011 déjà, l’Agence suisse pour l’efficacité énergétique estimait réaliste une baisse de 36% de notre consommation de courant d’ici 2035 grâce au seul progrès technologique. Comme on a pu le lire dans les médias, l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) confirme dans un récent rapport au Conseil fédéral que la Suisse gaspille 25 à 40% de son électricité. Un potentiel d’économie immédiatement exploitable, sans avoir à voter une nouvelle loi ni même à sacrifier notre confort. En premier lieu, en remplaçant les appareils électriques (trop) obsolètes: des chauffages aux chauffe-eau, en passant par les pompes à chaleur et circulaires, les installations frigorifiques, l’électroménager, etc.

Ajoutons-y des changements dans nos comportements individuels. Cela commence par de petits gestes: éteindre les appareils après utilisation, suspendre sa lessive plutôt que la passer au séchoir, ne pas surchauffer les pièces. D’autres sources de consommation excessive sont à éliminer: les chauffages sur les terrasses, les piscines intérieures, les systèmes de chauffage inefficients. L’industrie et l’économie doivent évidemment aussi prendre leurs responsabilités. Chaque kilowattheure d’électricité non gaspillé est précieux lorsqu’une pénurie se dessine.

Le solaire étranglé

Un autre aspect concerne la production du courant électrique. Depuis des décennies, les organisations de protection de l’environnement réclament un tournant énergétique compatible avec le respect de la nature. Il faut se défaire de notre dépendance aux agents énergétiques non durables, fossiles ou nucléaires, pour développer les filières renouvelables. Cet objectif est à notre portée: l’Alliance-Environnement l’a encore démontré il y a peu dans sa Stratégie énergétique 2035, où elle expose les moyens d’y parvenir.

En 2019, le Conseil fédéral a lui-même décidé que la Suisse devait viser zéro émission nette à l’horizon 2050. Les milieux politiques ont malheureusement longtemps freiné des quatre fers au lieu d’accélérer la transition. Le lobby de l’énergie, surtout d’origine hydraulique, nucléaire et fossile, était trop occupé à défendre ses prébendes, voire à les augmenter dans le cas de l’hydraulique, pénalisant au passage toutes les autres filières renouvelables.

Des milliers de projets sur liste d’attente

Lorsque la rétribution à prix coûtant du courant injecté (RPC) a été introduite en 2009, les subventions prévues pour le photovoltaïque ne dépassaient pas 5% du montant alloué. Jusqu’à la moitié de l’enveloppe globale était réservé à la petite hydraulique – alors que la Suisse n’a cessé de développer cette technologie pendant plus d’un siècle, et qu’une augmentation des capacités est aujourd’hui rarement possible sans un coût économique et écologique très élevé. Nonobstant, plus de trois cents projets de petites centrales hydroélectriques ont bénéficié de la manne de la RPC, quand des milliers de projets solaires restaient dans les cartons.

Il a fallu attendre la rétribution unique pour que le déploiement du photovoltaïque sur les infrastructures existantes redémarre enfin. Son essor a été ralenti ces dernières années par le manque de soutien politique à la décentralisation de la production et à l’expansion du solaire en milieu urbain.

Cet automne, la politique a été rattrapée par des années de négligence et d’obstruction. Au lieu de lancer une vaste offensive solaire dans les zones habitées, l’aile bourgeoise du Conseil des États a saisi le prétexte d’une éventuelle pénurie d’électricité pour affaiblir drastiquement la protection de la nature et du paysage. Il est désormais possible de réaliser de grandes centrales dans des régions alpines vierges de construction via un arrêté urgent et le résultat de la pesée d’intérêts pour toute une série de centrales hydrauliques à accumulation est connu d’avance. La perspective d’engranger des profits supplémentaires au détriment de la nature et du paysage est si alléchante qu’elle a conduit à des décisions contraires à la Constitution.

Risque d’affrontement stérile

La Commission de l’environnement du Conseil des États a même proposé de suspendre l’exécution de la législation environnementale jusqu’à ce que les objectifs de développement soient atteints conformément à la loi sur l’énergie. Cela reviendrait à autoriser tout type d’installations, des plus inutiles aux plus polluantes. Jusqu’à présent, les décisions prises en la matière vont heureusement dans un autre sens. Mais le risque d’un affrontement stérile dans lequel la nature et le paysage seront sacrifiés n’est de loin pas encore écarté.

 Matthias Sorg Matthias Sorg
Le lobby de l’énergie, surtout d’origine hydraulique, nucléaire et fossile, était trop occupé à défendre ses prébendes, voire à les augmenter dans le cas de l’hydraulique, pénalisant au passage toutes les autres filières renouvelables.

Nous aurions pourtant les capacités de réussir un tournant énergétique rapide et efficace sans que la nature et le paysage aient à en payer le prix fort. Cela nécessiterait des directives et des règlements obligeant à développer et à exploiter le photovoltaïque dans les zones construites plutôt qu’en pleine nature. Jusqu’ici, la majorité bourgeoise du Parlement s’obstine à l’empêcher.

L’utilisation du potentiel hydraulique résiduel doit faire l’objet d’une planification rigoureuse et les sites envisageables doivent être soigneusement évalués. Idem pour les secteurs susceptibles d’accueillir des éoliennes. Pas question de délivrer un blanc-seing qui serait préjudiciable aux réserves naturelles et à la biodiversité. Car même lorsque l’énergie est bon marché, sa production a bien souvent des conséquences pour la nature et la paysage: «L’énergie est précieuse. Ne la gaspillons pas!»

Michael Casanova est responsable du dossier Politique énergétique chez Pro Natura.

En savoir plus: energiewende2035.umweltallianz.ch

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Info

Cet article a été publié dans le Magazine Pro Natura.

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