Luca Plozza
06.10.2023 Crise de la biodiversité

«Maintenant, ils supplantent tout…»

Il y a une vingtaine d’année, après la première grande canicule, nous avons compris que nos forêts allaient connaître des bouleversements majeurs. Mais jamais je n’aurais pensé que cela prendrait une telle ampleur.

«Ici, à l’entrée du val Mesolcina (TI), l’ailante glanduleux, un néophyte invasif, a colonisé toute la zone. Les spécialistes nous assuraient qu’il ne s’installerait que dans les clairières, mais il commence à proliférer également dans tous les emplacements ombragés, au détriment des essences indigènes.»

Luca Plozza est ingénieur forestier pour l’Office grison de la forêt et des risques naturels. Il préside le Groupe suisse de sylviculture de montagne. Il est à l’origine de la création de l’immense réserve forestière de Val Cama, Leggia et Grono, et a joué un rôle moteur dans le rétablissement et la valorisation des selves de châtaigniers à Soazza.

 

Luca Plozza Raphael Weber

«Il y a dix ans, on ne voyait ici aucun ailante, et maintenant ils engloutissent des hectares entiers de forêt. Ces arbres exotiques originaires de Chine, habitués à la chaleur et à la sécheresse, ont trouvé dans notre région des conditions idéales pour prospérer. L’ailante possède un effet dit allélopathique, il inhibe la germination des autres plantes à proximité. Une véritable machine de guerre.»

La faune d’ongulés trop abondante aggrave la situation. Les cerfs et les chevreuils dévorent les jeunes pousses des essences locales, mais dédaignent les ailantes «étrangers». Une meilleure régulation du gibier est plus que souhaitable, par l’être humain, le loup ou le lynx.

«À certains endroits, nous combattons systématiquement la propagation de l’ailante glanduleux, mais ici, c’est déjà trop tard, et nous lutterions contre des moulins à vent. On peut bien sûr se demander pourquoi nous n’abandonnons pas tout simplement la forêt à l’ailante. Il suffirait alors que les ailantes soient victimes d’une épidémie et ce serait la catastrophe. Il faut dire aussi que cet arbre n’a pas une grande valeur pour la biodiversité, car il ne constitue une ressource vitale que pour un tout petit nombre d’espèces.»

Luca Plozza Raphael Weber

Le châtaignier est depuis 2000 ans l’essence dominante dans la partie inférieure du val Mesolcina. Près de 80% de sa population a aujourd'hui disparu. Les arbres migrent plus en hauteur et laissent derrière eux des quantités de bois mort. Cela accroît la probabilité et surtout l’intensité des incendies. Le feu ne fait pas que traverser la forêt, il la consume en profondeur, accentuant l'érosion et le risque de chutes de pierres.

«C’est problématique, car nous avons ici de nombreuses forêts de protection. Sur les pentes abruptes du val Mesolcina, ces forêts forment un rempart contre les éboulements, les avalanches et les glissements de terrain pour les villages et les routes en contrebas. Mais elles subissent également les assauts des scolytes. L’insecte s’attaque aux épicéas, l’essence dominante des forêts alpines et subalpines, déjà très affaiblis par le changement climatique. Aux basses altitudes, il faudra dire adieu à la plupart des peuplements d’épicéas, eux aussi chercheront refuge sur les hauteurs.» 

«D’autres arbres sont candidats pour prendre leur place: plusieurs variétés de chêne et d’érable plane s’en sortent beaucoup mieux avec les nouvelles conditions climatiques. Pourtant, tant que les épicéas sont majoritaires dans les forêts protectrices, nous ne pouvons pas nous permettre de les laisser mourir à grande échelle, sous peine de mettre en danger les habitations et les routes.» 

Luca Plozza

«L’entretien des forêts protectrices passe par une attention à la diversité des espèces et à la richesse de la structure. Nous plantons intentionnellement des arbres à cet effet. Pour le choix des essences, nous nous appuyons sur des modèles climatiques et des applications scientifiques. Ce travail a évidemment un coût, mais reste beaucoup moins onéreux que l’érection d’ouvrages de protection.» 

«Là où la forêt n’a pas de fonction protectrice, nous pouvons laisser libre cours à la nature. Raison pour laquelle nous avons créé une immense réserve forestière avec Pro Natura. Une dynamique incroyable s’y est développée, certaines espèces deviennent moins compétitives, de nouvelles s’installent, d’autres se déplacent. À quoi ressemblera la forêt demain? Nous nous posons tous les jours cette question, mais impossible de prédire avec exactitude ce qui se passera.» 

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Cet article a été publié dans le Magazine Pro Natura.

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