Entre visions et utopies, quel chemin vers un futur désirable?
Depuis sa création par Thomas More, auteur en 1516 de l’ouvrage Utopia, le mot utopie, ou la représentation d’une société idéale, est teinté de double sens, entre fiction impossible et idéal à atteindre. Une organisation telle que Pro Natura, empreinte de pragmatisme et solidement ancrée dans le contexte suisse, n’est a piori pas coutumière de la première définition. La notion de «vision» s’avère en revanche un élément stratégique fondamental pour une ONG moderne. Celle de Pro Natura nous projette dans «un monde où les êtres humains vivent en harmonie avec la nature». «Un monde pacifique et durable, où l’équité et les droits humains sont réalisés», précisent les Amis de la Terre, le réseau mondial Pro Natura est le membre suisse. Ou encore, «une société fondée sur la justice sociale, économique, environnementale et de genre, exempte de toute forme de domination et d’exploitation».
Depuis au moins cinquante ans, de nombreux chercheur·euses, économistes, environnementalistes et philosophes ont développé de leur côté des modèles visant une société juste et durable, où le bien-être et la prospérité ne se construisent pas sur la destruction de la nature, en s’appuyant sur un constat simple: une croissance infinie n’est pas possible dans un monde dont les ressources naturelles sont limitées et épuisables. Ces concepts parlent alors de décroissance, de postcroissance ou de sobriété.
Viser la sobriété
C’est avec ce dernier terme que Pro Natura a choisi de travailler. La notion de sobriété équivaut à un niveau de consommation situé entre les extrêmes insoutenables de la surconsommation et de la pauvreté matérielle. L’objectif est alors d’utiliser les ressources de manière raisonnable, afin que les êtres humains puissent s’épanouir sans compromettre la stabilité de la biosphère. Or, le système économique actuel contribue de manière inacceptable à la destruction des écosystèmes et à la dégradation du climat, aux dépens des populations les plus démunies et de l’avenir de nos enfants. Des transformations profondes sont nécessaires pour assurer un développement dans les limites environnementales planétaires. Alors que la crise climatique s’aggrave et que l’effondrement de la biodiversité s’accélère, il y a urgence à adapter notre société et à adopter un nouveau paradigme. C’est pourquoi Pro Natura a décidé de faire de la sobriété l’une des quatre priorités de sa nouvelle stratégie (2025-2028).
Dans de nombreux pays, des organisations, des groupes de réflexions et des activistes se réclament d’ailleurs de cette pensée et proposent des mesures concrètes pour se diriger vers un changement de système. L’Université de Lausanne, par exemple, est un pôle de réflexion reconnu autour de personnalités comme Julia Steinberger ou Timothée Parrique. Ensemble, nous devons transformer l’opinion publique et peser sur les décideur·euses. Les 180’000 membres de Pro Natura viennent de milieux très variés et ont des visions probablement très diverses de la société idéale, mais ils partagent une passion commune pour la nature et la volonté de la préserver: c’est ainsi que nous pouvons apporter la masse critique pour faire bouger les lignes.
Dans un monde où les ressources naturelles sont limitées, une croissance illimitée est impossible.
Le choix du vivant
Le chemin est difficile et parfois semé d’embûches: la résistance des milieux économiques court-termistes est forte et l’imaginaire du «toujours plus» qui serait synonyme de bien-être a la dent dure. De fait, plusieurs projets visionnaires ont déjà été rejetés dans les urnes, comme l’initiative populaire pour la responsabilité environnementale l’an dernier. Mais l’accélération du désastre écologique ne nous laisse pas le choix : c’est sans attendre qu’il faut choisir le vivant contre la destruction et la raison contre les messages confortables du techno-fixisme, comme l’idée que le tout-électrique est la solution à tous nos problèmes.
Pro Natura choisit d’accompagner, de stimuler et de soutenir les initiatives qui construiront la Suisse soutenable et solidaire de demain. Nous le faisons dans notre travail politique, où nous avons besoin de lois solides et innovantes pour encadrer l’utilisation du sol, la production et la consommation raisonnée d’une alimentation et d’une énergie propres, ou pour protéger la forêt ici comme dans les pays du Sud. À l’échelle locale, nos sections sont à l’écoute et appuient les efforts de collectifs citoyens engagés contre le gaspillage, pour la production d’une alimentation locavore, pour le développement d’un habitat économe ou simplement dans l’échange et la convivialité. Voilà comment la vision de Pro Natura prend corps dans un travail concret sur le terrain.
BERTRAND SANSONNENS, coordinateur de la coopération internationale chez Pro Natura
et membre du Comité exécutif des Amis de la Terre International.
Informations complémentaires
Info
Cet article a été publié dans le Magazine Pro Natura.
Le Magazine Pro Natura vous dévoile les petites merveilles de la nature, vous informe au sujet de gros projets et vous présente des personnalités captivantes. Il porte un éclairage sur les dessous des décisions politiques et révèle où, comment et pourquoi Pro Natura lutte pour la nature. Tous les membres Pro Natura le reçoivent cinq fois par an.