Vue sur le lac de Constance Matthias Sorg
07.01.2026 Agriculture

Inquiétudes croissantes autour des polluants éternels

Il apparaît de plus en plus clairement que les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS) sont largement répandues dans notre environnement. Les effets de ces composés chimiques sur notre santé sont encore trop peu étudiés, malgré des risques considérables.

Jusque dans les années 1990, les boues d’épuration étaient vantées comme un produit miracle auprès des agriculteurs: aussi efficaces que le lisier et les engrais minéraux, et avec cela, disponibles gratuitement dans les stations de traitement des eaux usées. Mais l’épandage de ces substances s’est révélé tout sauf inoffensif. Riches en éléments nutritifs tels que le phosphore et l’azote, les boues d’épuration contiennent également des métaux lourds et des composés organiques très peu dégradables, dont les PFAS. Leur utilisation pour fertiliser les cultures est désormais interdite en Suisse depuis 2006. Elles sont aujourd’hui assimilées à des déchets et doivent être incinérées dans des fours à près de 1000 degrés Celsius.

L’affaire n’est pas réglée pour autant. Vingt ans après leur bannissement, les engrais issus des eaux usées continuent à polluer l’environnement et menacent notre santé: les champs autrefois traités avec des boues d’épuration sont contaminés par les PFAS. Le lessivage des sols entraîne les substances problématiques dans la nappe phréatique et par ce biais, dans l’eau que nous buvons.

Omniprésentes et toxiques

Les PFAS sont des composés chimiques artificiels dont il existe des milliers de variantes. Leur résistance à l’eau, à la graisse et aux températures élevées en fait des auxiliaires appréciés dans les processus industriels. Présentes notamment dans les mousses d’extincteurs, elles sont utilisées dans la fabrication des poêles à frire, des emballages alimentaires, des cosmétiques et des vêtements imperméables. On les retrouve aussi dans certains pesticides. Le hic: ces substances ne se dégradent pas une fois dispersées dans l’environnement, d’où leur nom de polluants éternels. Et toutes sont plus ou moins toxiques.

Seules quelques PFAS ont fait l’objet d’études scientifiques pour déterminer leurs effets sur notre santé. Les analyses ont révélé une toxicité chronique dans presque tous les cas. Cela signifie qu’une exposition isolée ne provoque pas d’intoxication aiguë, mais que ces produits s’accumulent dans l’organisme. Certains sont soupçonnés de causer des cancers, d’autres d’endommager le foie ou les reins, d’autres encore d’affecter l’efficacité des vaccins. Il apparaît de plus en plus probable qu’ils diminuent la fertilité.

Des polluants toujours utilisés

Bien qu’elles suscitent de plus en plus de crainte, les PFAS continuent à se répandre dans l’environnement. Elles se propagent directement dans l’air ou dans l’eau lors de leur fabrication ou de leur traitement via les gaz d’échappement et les effluents. Mais aussi indirectement via les produits contenant des PFAS, par exemple quand on lave des textiles imprégnés. Les polluants éternels sont encore beaucoup employés, bien que des alternatives existent dans de nombreux cas.

On recense des milliers de composés PFAS différents. Les risques ne sont connus que pour une poignée d’entre eux. Quelques rares valeurs limites ont été fixées çà et là, alors que la présence de ces substances dans l’environnement est de plus en plus souvent attestée. Ces derniers mois, un polluant éternel appelé TFA (acide acétique trifluroré) a fait parler de lui. Des analyses de routine ont révélé son omniprésence en Suisse dans les nappes phréatiques et l’eau du robinet, mais aussi récemment dans des aliments tels le pain et le vin.

D’où provient le TFA mis en évidence dans le sol et les eaux souterraines? Agroscope, l’Institut de recherches sur l’agriculture de la Confédération, se penche depuis peu sur la question. Les scientifiques se sont surtout intéressés aux pesticides, car ils peuvent contenir des substances actives persistantes classées comme polluants éternels. Selon l’étude, la majeure partie du TFA présent dans l’environnement est issue des fluides frigorigènes à base de fluor des climatiseurs et des réfrigérateurs. Libérées dans l’atmosphère, ces substances se transforment en TFA, qui contamine le cycle de l’eau via les précipitations. La seconde source la plus importante de TFA est le processus de dégradation des pesticides.

Le monde politique fait l’autruche

Même s’il reste encore beaucoup d’inconnues sur les conséquences des PFAS, l’omniprésence des polluants éternels suscite une inquiétude croissante chez le public. Le Conseil national s’est saisi du dossier lors d’une session spéciale en septembre dernier, avec un résultat pour le moins curieux: toutes les propositions visant à empêcher la propagation des PFAS ont été rejetées. Les parlementaires ont en revanche accepté de soutenir l’agriculture aux prises avec ces substances. Car, ironie du sort, les paysans sont aujourd’hui les premières victimes des boues d’épuration qu’ils répandaient autrefois sur leurs champs. En août 2024, les autorités saint-galloises ont détecté des PFAS dans les sols et les sources de certaines exploitations du canton. Des valeurs préoccupantes ont été attestées dans la viande de quelques vaches, bœufs et veaux, déclenchant une interdiction de vente. Le Conseil national a alors décidé d’allouer des compensations financières aux agriculteurs dont les produits présentent des concentrations trop élevées de polluants éternels.

KASPAR MEULI est journaliste indépendant.
 

Du nouveau sur les PFAS dans les denrées alimentaires
L’Association des chimistes cantonaux de Suisse a analysé l’année dernière environ 900 denrées alimentaires d’origine animale disponibles sur le marché suisse afin de détecter la présence de PFAS. 30% des produits étaient importés. Il en ressort que les PFAS sont largement répandues et détectables en faibles concentrations dans toutes les catégories (viande, œufs, poisson). La grande majorité des échantillons respectaient les valeurs maximales légales. Sept échantillons dépassaient la valeur limite, parfois de manière significative, indiquant l’existence de hotspots régionaux.
Parallèlement à ces analyses, l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires a examiné 276 produits laitiers. Divers composés PFAS ont été détectés dans tous les produits. Trois d’entre eux dépassaient la valeur indicative de l’UE (il n’existe pas encore de valeurs limites légales pour les produits laitiers en Suisse). La principale source serait les boues d’épuration contaminées qui ont été épandues dans les champs pendant des décennies.
Une étude menée séparément par le Canton de Zoug (2025) a montré que les perches et les brochets du lac de Zoug sont fortement contaminés par les PFAS. Chez les poissons prédateurs, les PFAS s’accumulent via les poissons proies contaminés. Depuis novembre, les brochets et les perches pêchés dans le lac de Zoug ne peuvent plus être vendus comme denrées alimentaires. Le Canton considère que les terrains d’entraînement des pompiers et les anciennes zones industrielles situées à proximité du lac sont à l’origine de ces niveaux élevés de PFAS.
Nicolas Gattlen