Blutbuche
25.05.2026 Forêt

Le hêtre, arbre-habitat

Le Centre Pro Natura de Champ-Pittet consacre sa nouvelle exposition au Fagus sylvatica, mettant en avant son rôle de refuge pour des centaines d’espèces.

Deuxième essence la plus présente en Suisse après l’épicéa, le hêtre commun occupe 250’000 hectares de notre territoire, soit presque dix fois la surface du lac de Neuchâtel. Une aubaine pour les nombreuses espèces qui y trouvent refuge et nourriture, comme les micro-organismes, le pic noir ou encore le chevreuil. Des racines à la cime, le hêtre porte notamment de multiples dendromicrohabitats, ces singularités morphologiques des arbres vivants ou morts telles que les cavités, les blessures causées par la foudre ou encore les galeries creusées par des insectes xylophages, qui sont utilisées par des espèces parfois très spécialisées durant une partie de leur cycle de vie. Autant d’abris, de sites de reproduction, d’hibernation et d’alimentation essentiels qui valent au hêtre son statut d’arbre-habitat.

Sittelle torchepot

Si le bec du pic noir s’apparente à un marteau-piqueur, celui de la sittelle torchepot (Sitta europaea) fait plutôt office de truelle. Ce petit passereau, qui a la particularité de se balader sur les troncs la tête en bas, occupe, lui aussi, les anciennes loges de pic, qu’il maçonne à l’aide de boue et d’argile pour l’adapter à sa taille. Il garnit ensuite son nid de copeaux d’écorces et de feuilles sèches pour y déposer ses œufs.

Kleiber im Winter Hanna Schreiber

Loir gris

Les anciennes loges de pic sont réutilisées par une grande variété d’espèces. Parmi elles, le loir gris (Glis glis) passe la majeure partie de sa vie dans les arbres, que ce soit pour dormir, se reproduire ou hiberner durant l’hiver. Il aime notamment les forêts de hêtres, dont les faines lui procurent une nourriture abondante dès le mois de juin. Ces conditions favorables facilitent la reproduction et on observe parfois une pullulation exceptionnelle de loirs en automne.

Loir gris Biosphoto

Lactaire muqueux

On le sait désormais, arbres et champignons développent un vaste réseau mycorhizien, formé des racines des premiers et de la partie enterrée des seconds, le mycélium. Par cette symbiose, l’arbre fournit du glucose au champignon, qui en échange lui livre de l’eau et des nutriments. Le lactaire muqueux (Lactarius blennius) pousse exclusivement dans les hêtraies, sur des feuilles mortes accumulées. On le trouve souvent en groupes importants.

Le lactaire muqueux alamy

Rosalie des Alpes

La rosalie des Alpes (Rosalia alpina) est l’un des coléoptères les plus grands et les plus rares d’Europe. Elle affectionne le bois de hêtre mort situé dans une zone bien ensoleillée, dans lequel ses larves creusent des galeries où elles passeront les cinq premières années de leur vie, avant de sortir de leur cocon. Dans nos forêts fortement exploitées et nettoyées, la rosalie des Alpes est malheureusement menacée.

Alpenbock Josephine Cueni

Collembole

Les espèces qui évoluent en périphérie du hêtre ne se trouvent pas toutes au-dessus de la surface du sol. Mesurant entre 0,1 et 9 millimètres, les collemboles font partie d’une classe comptant environ 250 espèces en Suisse. Ils vivent dans la couche supérieure du sol, au pied des arbres. Ils en mangent les feuilles et les décomposent en nutriments, qui sont ensuite absorbés par les racines. Ils participent donc au recyclage de la matière organique.

Springschwänze iStock, weisschr

Murin de Bechstein

De nombreuses espèces de chauves-souris trouvent refuge, en été, dans les fentes, fissures et cavités de vieux arbres et de bois mort. Mesurant entre 4 et 5,5 centimètres, le murin de Bechstein (Myotis bechsteinii) est strictement inféodé aux forêts de feuillus matures. Ses gîtes se situent souvent dans d’anciennes loges de pic, creusées vers le haut. Certains mâles solitaires s’installent derrière des écorces décollées.

Bechsteinfledermaus Keystone / Biosphoto / Hugo Willocx

Pic noir

Véritable charpentier, le pic noir (Dryocopus martius) construit sa loge de préférence dans le tronc des vieux hêtres. À l’aide de son bec dur, il creuse plusieurs cavités dans lesquelles il dormira ou élèvera ses petits au printemps. Pour creuser son trou, il peut donner jusqu’à 12’000 coups de bec par jour.

Schwarzspecht Yves Gerber

Chouette hulotte

La présence abondante de petits rongeurs sur le hêtre, qu’il s’agisse de loirs ou de mulots, fait le bonheur de la chouette hulotte (Strix aluco). La femelle a ainsi accès à d’importantes ressources alimentaires lorsqu’elle se met à nicher dans une cavité et peut donner naissance à une riche descendance. On voit parfois émerger son troublant regard d’une ancienne loge de pic, puisqu’elle ne construit pas elle-même son nid.

Waldkauz iStock, Maikel Folgado

Chevreuil

De nombreux animaux s’installent à proximité du hêtre, qui constitue une source de nourriture. Dès l’arrivée du printemps, ses feuilles sont un régal pour les chevreuils d’Europe (Capreolus capreolus). Pour se défendre, les feuilles émettent des signaux d’alarme internes qui sont transmis à l’arbre entier. Celui-ci réagit en libérant des substances toxiques, afin de repousser l’herbivore. La plante agressée libère des signaux dans l’air, mais aussi dans la sève ou le système racinaire. Ces alarmes sont interceptées par les arbres voisins, qui peuvent aussi sécréter le poison.

Reh Lorenz Fischer

Salamandre tachetée

Tributaire des environnements humides, la salamandre tachetée (Salamandra salamandra) privilégie les forêts de feuillus et de conifères dotées de petits plans d’eau. En hiver, elle a besoin de cachettes humides et fraîches. Elle en trouve notamment au pied du hêtre, dans des cavités situées au bas du tronc et dont le plancher est en contact avec le sol. Ce dendromicrohabitat contient un terreau composé de bois en décomposition, d’excrétions et de restes d’animaux.

Une salamandre tachetée sur une pierre

Mikiola fagi

On voit parfois apparaître sur les feuilles du hêtre une excroissance en forme de petit citron à la surface lisse : il s’agit de la galle d’un moucheron de 4 à 5 millimètres, Mikiola fagi, une espèce spécialisée inféodée au hêtre. Bien à l’abri à l’intérieur de leur galle, les larves y restent tout l’hiver, avant d’émerger sous forme de petites mouches adultes au printemps. À moins d’être très fortement infecté, l’arbre hôte n’est pas menacé.

Buchengallmücke Pascal Goetgheluck / Biosphoto

Lichen manuscrit

Contrairement aux idées reçues, la présence de lichens sur un tronc n’est l’indice d’aucune maladie et n’affecte en rien la santé de l’arbre. Au contraire, les lichens sont des indicateurs de la bonne qualité de l’air environnant. Caractéristique du hêtre, le lichen script ou lichen manuscrit commun (Graphis scripta) doit son nom aux dessins aux allures d’alphabet ancien que ses organes reproducteurs, appelés lirelles, tracent sur l’écorce.

Schriftflechte blickwinkel

TANIA ARAMAN, rédactrice du Magazine Pro Natura

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Info

Cet article a été publié dans le Magazine Pro Natura.

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