Lueurs dans la nuit
Il y a plus de 2300 ans, le philosophe grec Aristote remarquait déjà que certains organismes vivants émettaient de la lumière. Dans son traité De Anima, il décrit une « lumière froide » émanant de la mer. Nous savons aujourd’hui que cette lueur est produite par des bactéries, bien que son origine reste mystérieuse. La bioluminescence est vraisemblablement apparue très tôt au cours de l’évolution, en même temps que la photosynthèse et l’oxygène terrestre. Toutes les réactions que nous connaissons sous ce terme ne peuvent en effet avoir lieu qu’en présence d’oxygène. Les organismes primitifs, pour qui cet élément était toxique, ont trouvé le moyen de le « brûler » en générant une lueur froide. Plus tard, quelques espèces ont tiré profit de la lumière émise pour attirer leurs congénères, dissuader des prédateurs ou s’orienter dans le noir. Si la plupart des organismes bioluminescents vivent dans les abysses, cette étonnante féerie bleu-vert peut également être observée en Suisse.
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Champignons luminescents
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Baggenstos/Rudolf
Il existe en Suisse une vingtaine d’espèces de champignons qui brillent dans la nuit. Chez la plupart de ces espèces, seul le mycélium (tissu racinaire) émet de la lumière, mais le clitocybe illusoire (Omphalotus illudens) et le pleurote de l’olivier (Omphalotus olearius) en produisent également avec leur corps fructifère. Ces deux champignons poussent au pied des oliviers et parfois des chênes et des châtaigniers, mais sont peu répandus en Suisse. Le mycène safran (Mycena crocata) est plus fréquent. Le duo d’artistes zurichois Baggenstos / Rudolf et Renate Heinzelmann, chercheuse à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage WSL, ont montré en 2024 que cette espèce était elle aussi bioluminescente et luisait parfois à la base de son pied. Les lamelles du chapeau du mycène à pied rouge (Mycena haematopus, à gauche) peuvent produire de la lumière en de rares occasions.
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Faire scintiller ses proies
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Ricardo Machado
Les nématodes, ou vers ronds, ont colonisé presque tous les milieux: on les trouve en mer, sur la plage, au jardin. Certaines espèces vivent en symbiose avec la bactérie Photorhabdus luminescens. Mesurant à peine 1 à 3 millimètres, les vers s’introduisent dans leurs victimes, coléoptères ou larves de mites, y libèrent des bactéries et attendent que l’organisme hôte succombe aux toxines produites par les bactéries. Ensuite, celles-ci décomposent le cadavre qui, à son tour, sert de nourriture pour les nématodes. Durant la phase infectieuse, les bactéries sécrètent une enzyme appelée luciférase, qui rend les cadavres d’insectes contaminés luminescents. Une équipe de recherche de l’Université de Neuchâtel a montré que cette lueur était la clé du partenariat, car elle éloigne les coléoptères nécrophages. Elle évite que ceux-ci concurrencent les nématodes.
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Des larves qui brillent dans la nuit
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Baggenstos/Rudolf
Une petite lumière bleue émane du dessous d’un champignon, produite par les larves de la mouche mycétophage Keroplatus testaceus. L’espèce colonise volontiers le polypore bossu
et se nourrit de ses spores. Elle luit également au stade ultérieur de la pupe. La littérature décrit encore deux mycétophages bioluminescentes indigènes en Europe: Keroplatus tipuloides et Keroplatus reaumurii. C’est en Nouvelle-Zélande qu’on peut découvrir l’espèce la plus spectaculaire, Arachnocampa luminosa. Les larves de cette espèce illuminent les plafonds des grottes avec leur abdomen et attirent des insectes qu’elles capturent grâce à des fils qu’elles sécrètent.
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Lueur mystérieuse en forêt
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Baggenstos/Rudolf
Quiconque se promène par une nuit sans lune dans une forêt de feuillus aura peut-être la chance d’observer un fascinant spectacle : du bois qui scintille d’une lueur verdâtre dans l’obscurité. Elle serait vraisemblablement due à l’une des cinq espèces d’armillaires présentes en Suisse. Les armillaires se nourrissent principalement de bois mort tombé au sol. Ils s’introduisent parfois dans les arbres par les racines et forment sous l’écorce un mycélium en forme d’éventail. Dans certaines conditions, le bois colonisé par le mycélium devient lumineux. Durant la guerre d’Indépendance des États-Unis au 18e siècle, la marine utilisa des morceaux de liège couverts d’armillaires pour rendre plus visibles les aiguilles d’appareils de mesure du sous-marin expérimental Turtle.
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Feuillages sous la loupe
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Baggenstos/Rudolf
Dans un ouvrage publié en 1904, le botaniste Hans Molisch fut le premier à décrire des feuilles luminescentes qu’il avait aperçues sur l’île de Java. Le phénomène a également été observé en Suisse. Le duo d’artistes Baggenstos / Rudolf a découvert de tels feuillages sur la colline de l’Uetliberg près de Zurich et en a recherché la cause. Bactérie? Champignon? Une analyse de l’ADN a permis d’identifier le responsable: le mycène à lait blanc (Mycena galopus). Il est très probable qu’il ne soit pas l’unique espèce de champignon susceptible de faire luire les feuilles dans les litières forestières en Suisse.
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Course contre la montre pour se reproduire
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Hans Niederhauser
Les vers luisants se servent de la lumière pour trouver un partenaire durant leur brève période de reproduction. Les grands lampyres (Lampyris noctiluca) n’ont que quatre semaines pour s’accoupler avant de mourir. L’arrière-train lumineux des femelles permet aux mâles de les repérer à temps. Chez le petit lampyre (Lamprohiza splendidula), dont la fenêtre de reproduction est de 7 à 10 jours, le mâle, seul capable de voler, émet aussi une lueur. Dès qu’il active cette propriété, la femelle dresse son appendice luminescent et l’agite comme une lanterne. Les deux partenaires meurent peu après l’accouplement et la ponte des œufs. La Suisse compte deux autres espèces de vers luisants : les lucioles à ailes courtes (Phosphaenus hemipterus), très faiblement lumineuses, et les lucioles italiennes (Luciola italica), communes au Tessin et dans les vallées du sud des Grisons.
Nicolas Gattlen, rédacteur du Magazine Pro Natura
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Cet article a été publié dans le Magazine Pro Natura.
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