montage photo Pro Natura Magazine 1/2019 © Pro Natura

Un élixir de vie devenu poison mortel pour la biodiversité

05.01.2019

Sans azote, il n’y aurait pas de vie sur terre. Mais l’agriculture intensive et les combustibles fossiles en génèrent de gigantesques surplus. Dispersés par l’air et l’eau, les rejets azotés se déposent dans des écosystèmes sensibles et les asphyxient.

L’azote est indispensable à la vie: sans lui, il n’y aurait sur terre ni plantes, ni animaux, et naturellement pas d’êtres humains. Tous les processus vitaux sont contrôlés par des substances qui contiennent de l’azote. On le retrouve dans la structure de base des acides aminés, donc des protéines. Il est présent dans l’ADN, le détenteur de l’information génétique, ainsi que dans la molécule de chlorophylle, qui donne aux plantes leur couleur verte et leur permet de transformer la lumière du soleil en énergie.

Cependant, les plantes et les animaux ne peuvent pas utiliser l’azote sous n’importe quelle forme. Avec l’azote atmosphérique élémentaire, qui représente les quatre cinquièmes de l’atmosphère, la plupart des êtres vivants ne peuvent rien faire. Ils ne l’assimilent qu’à travers des composés tels que le nitrate, l’urée, les acides aminés, etc.

La foudre et les volcans, sources d’azote

Pendant longtemps, les éclairs et les éruptions volcaniques furent les seuls phénomènes entraînant la formation d’azote biodisponible. L’énergie titanesque dégagée par ces processus provoque la dissociation des deux atomes d’azote atmosphérique (N2), leur permettant de constituer de nouvelles liaisons, par exemple avec l’oxygène. Les composés s’infiltrent dans le sol avec les eaux de pluie, mais dans une mesure limitée.

Il y a quelque 2,5 milliards d’années, certaines bactéries sont parvenues à fixer l’azote de l’air et à l’absorber. Elles rejettent l’azote excédentaire dans le sol, où il est absorbé par d’autres organismes. Un cycle pratiquement sans déperdition s’est ainsi mis en place, l’azote – sous ses différentes formes chimiques – migrant entre le sol, les plantes, les animaux et les micro-organismes. Durant l’histoire de la terre, il a été absorbé et rejeté par l’organisme des êtres vivants un nombre incalculable de fois.

La révolution de l’ammoniac

Avec la révolution industrielle, l’être humain a commencé à rompre ce cycle. La combustion à vaste échelle de charbon, de bois, de gaz et de pétrole a produit d’énormes quantités d’oxydes d’azote (NOx) qui se sont déposées dans les écosystèmes. Le dérèglement du cycle a été parachevé en 1910, lorsque les chimistes Fritz Haber et Carl Bosch ont réussi à obtenir de l’azote biodisponible, l’ammoniac, à partir d’azote atmosphérique et d’hydrogène. Grâce à leur procédé, il devenait possible de puiser l’azote dans le réservoir illimité de l’atmosphère et de lancer la production industrielle d’engrais chimiques.

L’utilisation d’engrais chimiques entraîne pourtant de graves effets secondaires. Les plantes n’exploitent en effet qu’une partie des engrais et rejettent le reste dans le sol, où des micro-organismes se chargent de le transformer. Nous décrivons dans le magazine les dégâts produits par un apport excessif d’azote dans les différents milieux naturels.

Le purin dégage de l’azote

C’est grâce aux engrais chimiques que la production à large échelle d’aliments concentrés se développe mondialement. L’importation de ces produits a permis à des pays comme la Suisse de développer un important cheptel, il s’ensuit d’énormes surplus d’engrais organique. Et un nouveau problème surgit : lorsque l’urine entre en contact avec les fèces et l’air – dans les étables, les cuves de stockage ou lors de l’épandage sur les champs – près de la moitié de l’azote qu’elle contient s’évapore sous forme d’ammoniac. Une fois dans l’atmosphère, cette substance se dépose tôt ou tard dans le sol des milieux naturels, parfois situés à grande distance du lieu d’émission. Elle mène à la disparition des plantes adaptées à des environnements pauvres en azote comme les tourbières et les prairies sèches, et fait chanceler les arbres des forêts.

Des engrais atmosphériques issus des moteurs à combustion

Diffusées par voie aérienne, les émissions d’azote des véhicules à moteur, de l’industrie et des chauffages contribuent également à la surfertilisation, ainsi qu’à l’acidification des sols. Elles constituent près d’un tiers de l’ «engrais atmosphérique». Grâce aux dispositifs d’épuration des gaz d’échappement des véhicules contenant un catalyseur, les rejets d’oxydes d’azote ont diminué de 47% en Suisse entre 1990 et 2010.

Mais la concentration dans l’air n’a guère baissé depuis, probablement en raison de la forte augmentation de véhicules diesel. Les émissions d’ammoniac de l’agriculture se maintiennent depuis des décennies à un niveau trop élevé. Elles se montent pratiquement au double des valeurs cibles de la Confédération.

Le fond du problème continue à être ignoré

C’est avant tout par des conseils et des mesures techniques (rampes d’épandage à tuyaux flexibles) que la Confédération et les cantons entendent rectifier le tir. Le fond du problème – un cheptel trop important – n’est pratiquement jamais abordé. En conséquence, depuis le milieu des années 1990, l’agriculture suisse produit annuellement un excès d’azote de près de 100’000 tonnes. Il se dépose  dans des écosystèmes sensibles, où il engendre des modifications irréversibles des milieux naturels et des coûts externes très importants. Dans une prise de position du 17 août 2016, le Conseil fédéral déclare qu’en Suisse, les coûts externes des effets négatifs des émissions d'azote (ammoniac, oxydes d’azote, nitrate) sur notre santé et l’environnement se situent entre 860 et 4300 millions de francs par an.

Et aucune amélioration n’est en vue. Si les cheptels bovins et porcins ont légèrement baissé depuis quelques années, l’élevage industriel de la volaille a explosé : en Suisse, depuis 1985, le nombre de places d’engraissement a triplé. L’OFEV prévoit donc une augmentation très nette des importations d’azote (fourrages concentrés) d’ici 2020. Une réduction significative des rejets azotés n’est possible qu’au prix d’une diminution drastique du nombre d’animaux de rente, en encourageant les agriculteurs à remplacer l’élevage intensif par une production de viande et de lait à base d’herbages.  

NICOLAS GATTLEN, Rédacteur Pro Natura Magazine

Cet article a été publié dans le Pro Natura Magazine.

Le Magazine Pro Natura vous dévoile les petites merveilles de la nature, vous informe des projets sur le terrain de l’association et vous présente des personnalités captivantes. Des belles images et des offres exclusives complètent le plaisir de la lecture. Tous les membres Pro Natura le reçoivent en exclusivité cinq fois par année le magazine sur la protection de la nature en Suisse. Sur 44 pages, le Magazine Pro Natura porte un éclairage sur les dessous des décisions politiques, présente des recherches et explique la nature. Il informe où, comment et pourquoi Pro Natura lutte pour la nature.