Wasserbüffel beim Limmatspitz
28.10.2026

Les animaux de pâturage sont une chance pour la nature

Chèvres, bovins, buffles, cochons et moutons paissent dans les réserves naturelles ou mangent des branches et de l’écorce en forêt. Il y a tout à gagner à développer les pâturages sauvages de manière ciblée – et pas seulement en cette Année internationale du pastoralisme et des pâturages.

L’image semble tout droit sortie d’un autre temps: deux bovins Highland au pelage long et hirsute et aux larges cornes se tiennent, tranquilles, dans l’eau. Des pâturages bordent la rivière, des bancs de graviers témoignent de la dernière crue, tandis que des hirondelles effleurent la surface de l’eau en trissant. Le pont visible à l’arrière-plan laisse pourtant peu de place au doute: nous sommes bien en 2026, dans la réserve naturelle du Limmatspitz, propriété de Pro Natura dans le canton d’Argovie. Il y a plus de vingt ans, l’organisation a acquis des terrains au confluent de l’Aar et de la Limmat et redonné vie au paysage fluvial. Les vaches Highland assurent d’importantes tâches d’entretien, favorisent l’émergence d’une mosaïque de surfaces pâturées et fleuries, créent des zones de sol nu et se repaissent de buissons à croissance rapide. 

Favoriser la biodiversité

Le paysage est en constante mutation. Depuis huit mille ans, l’être humain est le facteur déterminant de l’évolution du paysage et de la nature sous nos latitudes. Et depuis toujours, les animaux de pâturage, partie intégrante du paysage, défrichent et labourent. Les pâturages non fertilisés, caractérisés par une multitude de petites structures, et les forêts clairsemées, elles aussi pâturées, abritaient jadis une grande biodiversité. Cette pratique a culminé à la fin du 19e siècle, avant d’atteindre ses limites écologiques sous l’effet des déboisements massifs et du pâturage généralisé dans la forêt. Des lois forestières strictes y ont alors mis fin: elles ont protégé la forêt, tant dans son étendue que dans sa répartition, et y ont interdit le pâturage. Ironie de l’histoire, c’est l’essor des énergies fossiles qui a le plus allégé la pression d’usage exercée sur les forêts. La modernisation de l’agriculture, le passage à l’élevage en stabulation hivernale (voire permanente) et la suppression d’une grande majorité des vastes pâturages communaux ont mis fin en Suisse à l’ère de la pâture à grande échelle, parfois pratiquée toute l’année.  

 

Weidetiere Florin Rutschmann / CreaNatira
Des bovins Highland écossais dans la réserve naturelle Pro Natura du Limmatspitz à Gebenstorf (AG) : en été, ils partagent souvent ce paysage fluvial idyllique avec les amateurs de détente.

Tous les pâturages ne se valent pas

Avec la régénération des forêts, les herbivores tels que le chevreuil, le chamois, le cerf élaphe et le bouquetin sont revenus les premiers, alors qu’ils avaient presque ou totalement disparu. Ce fut ensuite au tour du loup et du lynx. Cette évolution a toutefois eu un revers: les paysages pâturés, marqués par une transition progressive entre milieux ouverts et forêt, par de nombreuses niches écologiques et par une grande diversité d’espèces, ont fortement régressé. 

Certes, les pâturages demeurent aujourd’hui un élément familier du paysage suisse, mais ils sont le plus souvent exploités de façon si intensive et présentent si peu de structures qu’ils ne favorisent pas une grande biodiversité. C’est pour cette raison que les associations de protection de la nature ont longtemps fait preuve de réticence à leur égard. Pour préserver la diversité végétale ou maintenir ouvertes les zones humides, on privilégiait plutôt le fauchage ciblé et l’entretien mécanique des haies et des bosquets. On préférait les plans de gestion détaillés à la pâture, jugée plus difficile à maîtriser. Toutefois, on sait aujourd’hui qu’introduire de manière ciblée la pratique du pâturage est une mesure à la fois efficace et durable pour protéger la nature et entretenir les zones protégées. Il permet de créer une mosaïque de structures et d’habitats plus diversifiée qu’avec n’importe quelle autre technique d’entretien. À noter que plus les animaux utilisés sont variés et rustiques et plus les surfaces sont grandes, plus le bénéfice pour la nature est important. Les pâturages sauvages, avec leurs vastes superficies et leurs très petites populations d’herbivores aux comportements alimentaires variés, sont considérés comme la solution idéale. 

Blumenwiese in Ftan GR
Prairies et pâturages: un paradis unique à protéger

Une mer colorée de fleurs et de graminées ondule sous le vent, l’air vibre du bourdonnement des insectes, le sol grouille de vie. Les prairies et pâturages, des milieux naturels marqués par l’être humain, abritent une extraordinaire diversité d’espèces. Leur protection est indispensable pour freiner le déclin de la biodiversité.

Est-ce encore de la «vraie» nature ?

Surfaces pâturées dans les réserves naturelles et en forêt, herbivores domestiques, bovins Highland et buffles d’Asie: nous sommes-nous trop éloignés de la nature «originelle»? Peut-être pas autant qu’il y paraît. Selon la théorie dite des mégaherbivores, les paysages européens d’autrefois n’étaient pas formés d’une forêt primaire dense et continue. Les grands mammifères herbivores comme les aurochs, les bisons d’Europe, les élans, les cerfs et les chevaux sauvages auraient au contraire façonné un paysage semi-ouvert, semblable à un parc, sur de vastes étendues. Lorsque l’être humain et son bétail les ont progressivement remplacés, ils n’auraient donc pas créé un paysage entièrement nouveau, mais auraient plutôt repris, puis renforcé le rôle écologique des herbi­vores sauvages. Cela expliquerait aussi pourquoi de nombreuses espèces animales et végétales indigènes sont acclimatées aux paysages pâturés. Il ne s’agit toutefois que d’une théorie, loin de faire consensus au sein de la communauté scientifique. Nous ne saurons jamais avec certitude à quoi ressemblaient les paysages d’il y a plusieurs millénaires – et ce n’est sans doute pas si important. Ce qui compte aujourd’hui, c’est que le recours ciblé à différentes espèces de bétail de pâturage permet de favoriser efficacement la biodiversité. Les contrôles sur le terrain le confirment. C’est pour cela que Pro Natura mise depuis longtemps sur le pâturage (entre autres) dans certaines zones protégées, et a fait œuvre de pionnier en mettant en place des surfaces de forêt pâturée. Néanmoins, la pâture n’est pas une fin en soi et ne peut remplacer partout l’entretien mécanique par fauchage ou abattage. La diversité reste donc le maître mot, aussi bien pour promouvoir la nature que pour entretenir les zones protégées. En Suisse, le fait de faire pâturer de manière ciblée recèle un grand potentiel pour la protection de la nature et mérite donc d’être mieux exploité. Un autre effet positif des projets de pâturage est la relation de confiance qui s’instaure entre les autorités, les organisations de protection de la nature et les exploitations agricoles.

RICO KESSLER, rédacteur du Magazine Pro Natura

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Info

Cet article a été publié dans le Magazine Pro Natura.

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