Surfaces non imperméabilisées et zone d'infiltration, exemple de la «ville-éponge» de la Wilkerstrasse à Liebefeld (BE) Matthias Sorg
12.08.2026 Espace urbain

L’eau en ville: une ressource et non un déchet

«Quand j’étais à l’école, on nous disait que l’eau, c’était la vie. Quand je suis arrivé dans le monde professionnel, j’ai pu observer que l’eau était un déchet.» Cette anecdote d’Emmanuel Graz, architecte-paysagiste, chef du bureau espace public et paysage (BEPP) à la Ville de Lausanne, situe d’emblée la manière dont les villes ont géré l’eau jusqu’ici: elle était collectée et évacuée dans un milieu récepteur (STEP, lac ou rivière) via le réseau d’assainissement. «Une aberration!»

C’est en train de changer, notamment en raison du réchauffement climatique. À Lausanne, au-delà du Plan climat qui prévoit une stratégie d’arborisation pour augmenter la surface foliaire, l’évolution vers une désimperméabilisation des sols est en marche. «C’est une nécessité. Car nous avons besoin des bénéfices écosystémiques qu’offre la végétation. Pour cela, les arbres ont besoin d’eau, il faut donc la retenir. Toutes les villes devront s’y mettre, ce n’est plus une question de choix.»

Lausanne se développe désormais selon le concept de «ville-éponge» pour rendre la ville plus résiliente au changement climatique. Emmanuel Graz: «Le principe est d’aménager la ville pour absorber et stocker l’eau lors des périodes de pluie, puis restituer cette eau ou la mettre à disposition en période sèche, permettant ainsi la régulation des flux d’eau.» L’avenue d’Echallens, à partir du parc de Valency en direction de l’ouest lausannois, a été complètement remodelée dans ce sens. Le projet a consisté à aménager un système de sols multifonctionnels qui permettent à la fois de gérer l’eau et de planter des arbres. «Nous valorisons désormais l’eau comme une ressource, en perméabilisant les sols, en infiltrant et en stockant l’eau provenant des précipitations pour alimenter les plantations en période sèche et maintenir l’évapotranspiration des végétaux lors de fortes chaleurs», explique Emmanuel Graz.

Deux axes se dessinent. D’abord la création de fosses à impluvium, basée sur le principe connu des fosses de Stockholm, qui prévoit de planter des arbres dans un technosol constitué d’éléments minéraux et de peu de matière organique. Une couche du dessus totalement minérale et sans matière fine permet de diffuser de l’eau et d’aérer la fosse. Avec ce système, l’espace racinaire des arbres est élargi de façon notable sans toucher à la surface des trottoirs, des pistes cyclables, des parkings et des voies carrossables. Un volume d’eau supérieur à la pluie est absorbé et l’eau est mise à disposition de la végétation en période de sécheresse. «L’évapotranspiration végétale réduit la température ambiante, ce qui n’est plus un luxe avec les canicules que nous vivons», poursuit Emmanuel Graz.

L’aménagement de la ville vise aussi une gestion du ruissellement en surface lors de très fortes précipitations, dans le but de réduire le risque d’inondation chez les privés et de réguler et évacuer ces eaux claires vers les milieux naturels au lieu de la STEP. La transformation des routes en «rues rivières» permet par exemple d’atteindre ces objectifs.

Le Parco Casarico a été conçu selon des critères écologiques et en mettant l'accent sur la résilience face au changement climatique. Gemeinde Sorengo
Le Parco Casarico a été conçu selon des critères écologiques et en mettant l'accent sur la résilience face au changement climatique.

L’eau en ville, ou comment repenser tout un quartier

Le lotissement Parco Casarico est un nouveau quartier situé à proximité du Laghetto di Muzzano dans la région de Lugano. Pour répondre au plan d’affectation de la commune et au plan de quartier, un concept de gestion de l’eau avec infiltration et rétention de l’eau de pluie et avec la réduction des surfaces imperméables a été développé. «Les surfaces imperméabilisées ne devaient pas dépasser 15 % de la surface du terrain et les toits plats devaient être conçus pour retenir l’eau de pluie et être végétalisés sur au moins 50 % de leur surface», explique Gastone Boisco, architecte-urbaniste à la Commune de Sorengo. Le Riale Casarico, un ruisseau qui longe la parcelle, devait aussi être intégré au projet. Concrètement, un bassin de rétention principal a d’abord été construit. Ensuite, plusieurs «jardins de pluie» ont été placés à des endroits stratégiques sur la base de la topographie globale du site. «Ainsi, l’eau pluviale peut soit s’infiltrer dans l’ensemble du parc, soit s’évaporer localement via le bassin principal situé au centre du parc.»

Au-delà de la gestion de l’eau, le projet avait aussi pour objectif d’assurer la continuité écologique par la végétalisation. «Cet aspect permet aux différentes espèces de se déplacer entre les habitats, de préserver les équilibres naturels et de renforcer la résilience des écosystèmes face aux changements environne-mentaux», poursuit Gastone Boisco. Il s’agit aussi de garantir la coexistence des espaces bâtis et des espaces naturels. Cette approche contribue à offrir aux habitantes et habitants un cadre de vie plus agréable, plus sain et plus résilient. En plus des zones privées accessibles uniquement aux résidents, un parc de quartier est ouvert au public.

Lors de la planification, on a pensé l’évolution à long terme du paysage en faveur de la biodiversité, avec une grande forêt et un sous-bois riche. Deux vieux arbres ont été conservés et intégrés dans les nouveaux aménagements. Les espèces adaptées au climat local et résistantes à la chaleur ont été privilégiées, comme le chêne vert, le chêne-liège, l’arbousier occidental ou l’olivier. Tous les arbres bénéficient d’un volume de sol suffisant pour le développement racinaire.

Ce projet novateur a remporté le Prix de l’innovation Binding pour la biodiversité en 2022. «C’est une reconnaissance importante du travail réalisé par la Commune et ses partenaires. Cette distinction a renforcé la visibilité et contribue à encourager les échanges avec d’autres collectivités et acteurs intéressés par ce type de démarche, en montrant qu’il est possible de concilier ambitions environnementales et aménagement du territoire», conclut Gastone Boisco.

FLORENCE KUPFERSCHMID-ENDERLIN, corédactrice en chef du Magazine Pro Natura

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Cet article a été publié dans le Magazine Pro Natura.

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