Les marges proglaciaires: le paysage alpin suisse de demain est déjà menacé
En bref
- Les marges proglaciaires figurent parmi les derniers endroits de Suisse où la nature peut encore s’épanouir librement. Ces paysages en devenir, fascinants et foisonnants de vie, sont vulnérables.
- Pro Natura y voit une opportunité pour la nature. Les entreprises hydroélectriques, quant à elles, considèrent avant tout ces marges proglaciaires comme des sites favorables à l’implantation de nouveaux barrages.
- Les années à venir seront déterminantes. Si nous n’agissons pas dès maintenant, les marges proglaciaires les plus précieuses risquent d’être bétonnées avant même que leur importance pour la nature n’ait été pleinement reconnue.
D’ici à 2100, plus de 90 % de la glace des glaciers suisses aura disparu (WSL News, en allemand). Sur les surfaces libérées de leur emprise émergent de nouveaux paysages et milieux naturels : torrents sauvages, lacs naissants, étendues de gravier où s’établissent les premières plantes. C’est là une chance énorme pour la nature. Cependant, les entreprises énergétiques y voient surtout un potentiel pour de nouveaux lacs de retenue et la production d’électricité. C’est précisément dans cette tension que se noue le conflit autour des montagnes de demain. Les prochaines années seront décisives pour déterminer si ces milieux naturels précieux seront préservés ou détruits.
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Matthias Sorg
- Les cours d’eau et plans d’eau caractérisent les marges proglaciaires, des milieux aux formes variées.
Que sont les marges proglaciaires?
En termes simples: les marges proglaciaires apparaissent là où les glaciers reculent. Le glacier laisse derrière lui de la roche nue et des éboulis. Avec le temps, de nouveaux mondes y prennent forme, offrant un refuge à de nombreuses espèces animales et végétales. Les ruisseaux, nourris par l’eau de la fonte des glaces, se fraient de nouveaux chemins à travers ces paysages arides et façonnent ainsi le visage de la montagne de demain.
Depuis 1850, environ 1500 km² de nouvelles surfaces ont ainsi vu le jour dans les Alpes – dont environ 250 km² en Suisse. Cela correspond à une superficie légèrement inférieure à celle du canton de Genève. Et le recul des glaciers continue de s’accélérer. Rien que depuis l’an 2000, ils ont perdu environ 40% de leur volume, soit en moyenne 1,5 à 2% par an. Certaines années, comme en 2022, ce taux a pu atteindre 6% (www.glamos.ch). Ce processus s’intensifie en outre sous l’effet d’une rétroaction: les rochers et les pierres mis à nu absorbent davantage la chaleur du soleil que ne le faisait la glace et réchauffent encore davantage le glacier (effet de l’albédo).
Marges proglaciaires: définies, selon l’Inventaire fédéral des zones alluviales d’importance nationale (OFEV, 1998), comme les surfaces situées entre le bord actuel du glacier et les moraines datant de sa dernière extension maximale (autour de 1850). C’est là que se forment de nouvelles configurations de terrain et les milieux naturels qui leur sont associés – sur les moraines (amas rocheux transportés par le glacier), dans les ravines d’érosion, sur les surfaces de gravier, dans et aux abords des cours d’eau.
Plaine alluviale alpine: zones planes situées au-dessus de 1800 m d’altitude, caractérisées par des crues et un dépôt de sédiments à grande échelle (p. ex. le Val Frisal, GR). Elles peuvent se situer à l’intérieur comme à l’extérieur d’une marge proglaciaire.
Ces deux types de zones constituent des milieux naturels dynamiques, en perpétuel mouvement.
La neige et la glace réfléchissent particulièrement bien le rayonnement solaire, ce qui limite le réchauffement de la surface terrestre: elles présentent un albédo élevé. Cependant, lorsque les glaciers fondent, cette surface réfléchissante disparaît, cédant la place à des roches sombres qui absorbent le rayonnement thermique. Les conséquences sont sans équivoque : un apport de chaleur encore plus important, un réchauffement encore plus rapide, une fonte des glaciers encore plus marquée. Un cercle vicieux qui s’auto-alimente.
Ce processus aggrave considérablement le changement climatique et accélère nettement le recul des glaciers dans les Alpes. Il s’agit là de l’un des plus grands défis en matière de protection du climat. C’est pourquoi chaque dixième de degré de réchauffement évité compte pour ralentir cette rétroaction.
Les processus fluvio-glaciaires (déterminés par les eaux de fonte des glaciers) créent une diversité de formes unique en son genre. C’est ainsi que naissent de nombreuses niches écologiques pour des espèces parfois très rares.
Cela signifie que ces paysages offrent les conditions spécifiques dont une espèce a besoin en fonction de son mode de vie, de son alimentation, de son habitat et de ses interactions avec d’autres organismes. Cette diversité de formes se compose des éléments suivants:
- Moraines: amas de roches que le glacier a poussés devant lui sur de longues distances ou qui ont été transportés à sa surface (élément glaciaire, non directement façonné par l’eau).
- Formes dues à l’érosion: ravines, gorges (gouffres profonds creusés par l’eau dans la roche), fonds rocheux, polis glaciaires. Partout où la glace et l’eau se fraient un chemin.
- Deltas: eau de fonte qui se jette dans des lacs ou des bassins peu profonds et y dépose des sédiments.
- Méandres: ruisseaux sinueux qui serpentent à travers les plaines alluviales et les amas d’éboulis.
- Mares et lacs: étendues d’eau logées dans des creux de terrain. En raison de la dynamique des lieux, seules les plus grandes subsistent durablement. Les petits plans d’eau se forment puis s’assèchent à nouveau.
- Bancs de gravier: dépôts dynamiques de gravier qui se déplacent à chaque crue.
Cette diversité de formes constitue un fondement essentiel de la biodiversité. Sur un espace très restreint se créent les milieux naturels les plus variés, qui n’attendent que d’être colonisés. Si les processus fluvio-glaciaires façonnent les zones visibles des marges proglaciaires, le sous-sol joue un rôle tout aussi essentiel pour la biodiversité. La géologie et les sols qui en résultent déterminent de manière décisive quelles espèces peuvent s’y installer (voir la section «De la roche naît la vie…»).
La valeur écologique des marges proglaciaires
Sur un espace très restreint, les marges proglaciaires abritent des milieux naturels extrêmement variés, qui ne cessent d’évoluer. Au début, elles se composent principalement de roches. Avec le temps, mousses et lichens s’y installent. Des plantes pionnières s’approprient leurs niches entre le gravier et le sable. Des insectes spécialisés peuplent les jeunes cours d’eau. Ces zones sont uniques dans la végétation alluviale européenne.
Diverses publications de la ZHAW consacrées à la marge proglaciaire du Morteratsch (Pontresina GR) le montrent de manière impressionnante: la diversité des espèces animales et végétales dans les marges proglaciaires augmente avec le temps. Sur des surfaces libérées de la glace depuis parfois plus de 20 ans, jusqu’à 35 espèces de papillons diurnes ont été recensées, ce qui atteste clairement de la grande richesse de ces sites. Parmi les papillons diurnes fréquents dans les marges proglaciaires plus «matures», on trouve par exemple le satyrion (Coenonympha gardetta) et le moiré cuivré (Erebia tyndarus). Du côté des orthoptères, on a notamment observé le gomphocère des alpages (Gomphocerus sibiricus) et la miramelle des moraines (Podisma pedestris).
Avec le réchauffement climatique, de nouveaux milieux naturels apparaissent dans les marges proglaciaires, tout comme, à certains endroits, d’importants refuges pour des espèces déjà menacées par ce changement même.
Si les marges proglaciaires sont bétonnées avant que ces milieux naturels et refuges ne puissent s’établir, l’une des plus grandes opportunités pour la biodiversité de ce siècle sera perdue – non seulement pour la Suisse, mais pour l’ensemble de la région alpine.
Nous devons mieux protéger nos montagnes: à l’heure actuelle, la Suisse compte encore environ 1400 glaciers. Or, dans les inventaires nationaux existants, qui impliquent une large protection contre les interventions humaines, seules 52 marges proglaciaires et 14 plaines alluviales alpines sont répertoriées comme biotopes d’importance nationale. C’est loin de couvrir toutes celles qui sont en train de se former, qui se sont développées au cours des dernières décennies et qui constituent, pour certaines, des espaces de biodiversité d’une grande valeur.
Une étude de Pro Natura le révèle: 13 objets prioritaires
Un nouveau monde d’une grande valeur pour la biodiversité voit ainsi le jour dans nos montagnes. Une première étude commandée par Pro Natura (geo7, 2021) a identifié 13 marges proglaciaires prioritaires présentant un potentiel de biodiversité particulièrement élevé. Une étude en cours cherche actuellement à recenser et à documenter autant que possible l’ensemble de ce potentiel pour la biodiversité.
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Susanna Meyer
- La linaire des Alpes, une espèce pionnière typique.
Le caractère géologique d’une marge proglaciaire est déterminé par la roche d’origine que le glacier a érodée et transportée au fil des millénaires. La composition des moraines et des sédiments varie considérablement selon la région d’origine et l’histoire du glacier. Les roches cristallines (granit, gneiss et leurs schistes) caractérisent de nombreuses marges proglaciaires alpines et génèrent un sous-sol pauvre en nutriments et acide, tandis que les roches calcaires (calcaire, dolomite) donnent plutôt naissance à des substrats basiques. Lorsque des formations mixtes apparaissent, il en résulte une mosaïque de conditions pédologiques variées. Ces différentes propriétés du sol (valeurs de pH, compositions minérales) influencent de manière déterminante la disponibilité des nutriments tels que le phosphore et l’azote, ainsi que la rétention d’eau dans le sol. Elles déterminent quelles communautés végétales peuvent s’établir et quelles niches écologiques se créent.
Ce que beaucoup de gens ignorent: les champignons jouent un rôle central dans la formation des sols des marges proglaciaires. Des analyses ADN démontrent que les communautés fongiques présentes dans les marges proglaciaires évoluent fortement parallèlement au développement du sol. Ces communautés microbiennes peuvent ainsi servir d’indicateurs biologiques du stade de développement d’une marge proglaciaire (Dresch et. Al, Emerging from the ice-fungal communities are diverse and dynamic in earliest soil developmental stages of a receding glacier. Environ Microbiol. 2019 May;21(5):1864-1880).
La colonisation de la roche nue suit une chronologie que les scientifiques divisent en différents stades de succession écologique:
- Succession primaire: colonisation de la roche nue et inaltérée ainsi que des éboulis, en l’absence de toute végétation préexistante.
- Stade pionnier: les lichens, les mousses et les plantes vasculaires spécialisées colonisent en premier lieu ces conditions extrêmes (peu de sol, peu de nutriments, basses températures, gel).
- Formation du sol: la matière organique morte issue des premiers stades et l’altération de la roche sous l’effet du climat créent, au fil du temps, un sol riche en humus.
- Végétation herbacée: des plantes vasculaires vivaces s’établissent, stabilisent davantage le sol et contribuent à sa formation.
- Stade arbustif: des arbustes nains et des légumineuses colonisent les surfaces. Les légumineuses (comme le trèfle ou la vesce) vivent en symbiose avec des bactéries racinaires qui leur permettent de capter l’azote atmosphérique et de le fixer dans le sol.
- Forêt: à des altitudes plus basses, sous la limite des forêts, intervient finalement la colonisation par les arbres et, par là même, l’«état final» naturel de la succession. Tant que la dynamique du milieu naturel est préservée, ces processus sont toutefois sans cesse relancés.
De la marge proglaciaire rocheuse et nue à une végétation stable, il faut généralement des décennies, voire des siècles, selon l’altitude et le climat.
Plantes pionnières: après le recul du glacier, les jeunes zones de gravier et de moraines sont rapidement colonisées par des plantes vasculaires. Comme le démontrent diverses études, les premières plantes vasculaires et mousses apparaissent dès les premières années qui suivent la fonte des glaces. (Fischer, A., Fickert, T., Schwaizer, G. et al. Vegetation dynamics in Alpine glacier forelands tackled from space. Sci Rep 9, 13918 (2019)). Parmi les espèces pionnières typiques figurent notamment la linaire des Alpes (Linaria alpina), la renoncule des glaciers (Ranunculus glacialis) et la saxifrage à feuilles opposées (Saxifraga oppositifolia). On peut aussi, plus rarement, y rencontrer le pavot des Alpes (Papaver alpinum aggr.) puis, sur des sols un peu plus matures, la dryade à huit pétales (Dryas octopetala). Bon nombre de ces espèces sont répandues et présentes sur des éboulis en dehors des marges proglaciaires. La valeur particulière des jeunes marges proglaciaires réside donc moins dans la présence de certaines espèces végétales vasculaires exclusives que dans la rareté et la dynamique du milieu naturel ainsi que dans le tout début de la succession primaire (voir l’encadré sur la succession écologique).
Macroinvertébrés: des biocénoses spécifiques se développent dans les jeunes torrents glaciaires, les mares et les zones de gravier humides. Les éphémères (Ephemeroptera), les plécoptères (Plecoptera) et les trichoptères (Trichoptera) figurent parmi les composants importants du macrozoobenthos (l’ensemble des organismes animaux vivant au fond des cours d’eau et des plans d’eau, visibles à l’œil nu) pris en compte dans l’évaluation des cours d’eau ; ils peuvent fournir des indications sur la qualité de l’eau et la structure du milieu naturel. Les chironomes (Chironomidae) du genre Diamesa, particulièrement adaptés au froid, peuvent coloniser très tôt les torrents glaciaires et les petits plans d’eau alimentés par l’eau de fonte. Leurs larves font partie de la chaîne alimentaire aquatique et les adultes qui éclosent constituent une source de nourriture pour des prédateurs terrestres tels que les araignées (Araneae) et, selon l’environnement, pour les oiseaux et les chauves-souris également. En tant qu’arthropodes prédateurs, les araignées colonisent divers microhabitats au sein des marges proglaciaires.
Mousses et lichens: souvent peu considérées, ces espèces jouent un rôle particulièrement important aux premiers stades du développement d’une marge proglaciaire. Certaines espèces figurant sur la Liste rouge dépendent des conditions propres aux 10 à 20 premières années suivant le recul du glacier. Elles disparaissent à nouveau lorsque la végétation se densifie. Du côté des mousses, plusieurs espèces de la Liste rouge ont été recensées dans le cadre de l’étude menée dans le canton de Glaris, parmi lesquelles le ditric brun (Ditrichum pusillum), le bryum intermédiaire (Bryum intermedium), le cratoneuron courbé (Cratoneuron curvicaule) et la lophozie de Persson (Lophozia perssonii, aujourd’hui parfois répertoriée sous le nom d’Oleolophozia perssonii, une espèce très rare). Des espèces des genres Bryum et Pohlia ainsi que la funaire charbonnière (Funaria hygrometrica) ont également été identifiées comme mousses pionnières typiques. Parmi les lichens typiques des marges proglaciaires des glaciers alpins, on trouve notamment des spécimens de Rhizocarpon geographicum agg., de Stereocaulon alpinum et de Cladonia spp. Leur importance réside moins dans la formation rapide d’un sol que dans leur capacité à coloniser extrêmement tôt des substrats nus et pauvres en nutriments.
Champignons: des analyses ADN révèlent la présence d’une grande diversité de champignons directement au pied de la langue glaciaire. Les communautés fongiques sont uniques et ressemblent davantage à celles de la glace du glacier qu’à celles du sol. Les environnements glaciaires constituent d’importants réservoirs de diversité fongique. Dans les marges proglaciaires de l’Alplifirn et du Hintersulzfirn, dans le canton de Glaris, le séquençage de nouvelle génération a permis de recenser entre 20 et 450 taxons fongiques par échantillon de sol. Les communautés fongiques des sols les plus récents, proches des glaciers, se distinguent nettement de celles des stades de succession ultérieurs (voir l’encadré sur la succession écologique) et se rapprochent davantage des communautés de la glace glaciaire que de celles des sols développés. Parmi les groupes fréquents ou mentionnés figurent notamment Cladosporium, Alternaria, Rhinocladiella, Rhizophydium, Malassezia, Tetracladium, Plenodomus et Mortierella. En même temps que le couvert végétal s’étoffe, apparaissent également des champignons et ektomycorhizes plus étroitement associés aux plantes tels qu’Amphinema, Inocybe, Piloderma et Tomentella.
À mesure que la marge proglaciaire se développe, les espèces végétales dépendantes de la terre fine et de la matière organique en tirent un profit croissant. Parmi celles-ci figurent des espèces des éboulis et des pelouses d’altitude, comme l’anthyllide vulnéraire (Anthyllis vulneraria s.l.), le pâturin des Alpes (Poa alpina) ou la laîche ferrugineuse (Carex ferruginea), des mousses à longue durée de vie et des champignons associés aux plantes, puis, plus tard, selon l’altitude, également des saules (Salix spp.), de l’aulne vert (Alnus viridis), du mélèze d’Europe (Larix decidua) et de l’arolle (Pinus cembra). Grâce à l’offre changeante et croissante de fleurs et à la densification de la structure végétale, de nouveaux habitats se créent également pour d’autres espèces animales, telles que les insectes pollinisateurs et les arthropodes terrestres.
Avec le réchauffement climatique, les habitats de nombreuses espèces, adaptés sur le plan climatique, se déplacent vers des altitudes plus élevées. Les marges proglaciaires qui apparaissent aujourd’hui peuvent ainsi devenir des lieux de repli et des biotopes-relais importants pour les espèces qui dépendent de milieux naturels frais, ouverts, à faible concurrence et dynamiques. Elles ne remplacent pas à l’identique les habitats perdus, mais créent, selon leur emplacement, leur exposition, leur régime hydrique et leur substrat, de nouveaux milieux dans lesquels ces espèces pourront à l’avenir trouver des conditions plus favorables.
Le réchauffement climatique ne touche pas seulement les espèces rares, mais aussi celles que l’on rencontre encore aujourd’hui en grand nombre dans les zones alpines. Outre les plantes alpines, les insectes psychrophiles (adaptés au froid) dépendent eux aussi de ces milieux.
Les marges proglaciaires rendent des services qui vont bien au-delà de la biodiversité:
- Stockage de l’eau: les marges proglaciaires stockent l’eau de fonte dans des lacs et des marais. Ces réservoirs sont importants pour l’approvisionnement en eau lors des périodes de sécheresse et contribuent également à la protection contre les crues en retenant l’eau. L’eau présente a également une incidence sur le (micro)climat local.
- Valeur récréative: les marges proglaciaires constituent des paysages fascinants. Leur beauté et leur caractère sauvage revêtent une grande valeur immatérielle pour le tourisme, l’éducation, les loisirs et la recherche scientifique.
- Stockage du carbone: le développement de la végétation et des sols permet de fixer du carbone. Cet effet reste toutefois limité, notamment parce que ces processus se déroulent lentement. Chercher à amplifier artificiellement cet effet par une colonisation active de ces zones ne serait toutefois pas judicieux du point de vue de la protection de la nature.
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La valeur paysagère et culturelle des marges proglaciaires
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Raphael Weber
- Vue sur la marge proglaciaire du glacier de Morteratsch (Grisons).
Les glaciers font partie de l’identité suisse. Ils symbolisent la haute montagne, les paysages spectaculaires et la puissance de la nature. Leur recul massif n’est pas naturel, mais une conséquence directe du réchauffement climatique d’origine humaine.
Leur disparition entraînera l’émergence de nouveaux paysages de montagne dès les prochaines décennies. Le visage de nos Alpes se transforme rapidement, de manière spectaculaire et durable. Cela soulève des questions sociétales et culturelles: lesquels de ces espaces souhaitons-nous exploiter, lesquels doivent pouvoir se développer librement?
Les paysages de montagne préservés font depuis toujours partie intégrante de l’identité suisse. Mais, entre les aménagements touristiques massifs et l’exploitation intensive de l’énergie hydraulique, il n’en subsiste plus beaucoup. Dans un monde ultra-organisé, dominé par la technologie et le béton, les marges proglaciaires nous rappellent que la nature a un besoin urgent de ces espaces libres et qu’elle ne saurait être entièrement canalisée et ordonnée.
Les marges proglaciaires constituent les paysages et les espaces de biodiversité les plus récents de Suisse. Elles se forment sous nos yeux. C’est une chance immense – et une grande responsabilité.
Aux yeux de beaucoup, les marges proglaciaires ne sont pas belles au sens classique du terme: elles sont sauvages, brutes, inachevées, parfois chaotiques. Mais c’est précisément là que résident leur force et leur pouvoir de fascination. Elles donnent à voir une nature en devenir.
Un tapis de mousse observé à la loupe est une petite merveille. Les premières plantes qui s’établissent entre les graviers et le sable attestent de la force et de la ténacité de la nature. Les ruisseaux qui se frayent un chemin, les lacs et les mares qui apparaissent puis, parfois, disparaissent nous montrent à quel point les processus naturels sont dynamiques. Une telle réalité est devenue très rare aujourd’hui.
C’est pourquoi artistes et photographes ont, depuis longtemps déjà, su déceler la beauté singulière des marges proglaciaires. Dans leurs œuvres, ils ne donnent pas seulement à voir la perte et le deuil, mais aussi la naissance et le renouveau – une perspective importante, porteuse d’espoir. Si les marges proglaciaires restent associées au deuil de la glace disparue, elles nous émerveillent tout autant par ce qui, en elles, naît à nouveau.
Les marges proglaciaires constituent des destinations attrayantes pour les randonneurs et les observateurs de la nature. Elles offrent un aperçu de processus écologiques et de paysages en mutation qui resteraient autrement invisibles au regard.
Néanmoins, il ne faudrait pas rendre accessibles toutes les marges proglaciaires. En effet, un excès d’infrastructures détruirait précisément ce qui fait leur attrait: leur authenticité et leur dynamique naturelle.
Un tourisme durable implique:
- peu de sentiers, mais bien balisés, dans ces milieux naturels sensibles
- ni remontées mécaniques ni restaurants
- des excursions guidées et une canalisation des visiteurs plutôt qu’un tourisme de masse
- le respect de la dynamique naturelle des lieux (accepter que les sentiers puissent p. ex. être emportés par les eaux)
Certaines marges proglaciaires subissent déjà, depuis longtemps, une forte pression touristique. Les conflits d’intérêts qui les entourent ne feront que s’intensifier dans les années à venir.
Les conflits autour du monde alpin de demain
Les entreprises hydroélectriques et une grande partie du paysage politique qui leur est lié voient avant tout dans les marges proglaciaires de nouveaux potentiels et des sites propices à l’implantation de nouveaux barrages. Cela se comprend: le recul des glaciers fait apparaître, à certains endroits, de nouveaux bassins où se forment des lacs naturels dont l’eau pourrait être retenue et dérivée. Cela se ferait toutefois au détriment de la marge proglaciaire.
Nos cours d’eau sont déjà fortement affectés par leur exploitation. De nombreuses rivières sont surexploitées depuis des décennies, les populations de poissons sont menacées et la dynamique sédimentaire perturbée. Heureusement, l’hydroélectricité n’est pas la seule voie vers la transition énergétique, et les nouveaux projets s’avèrent souvent très coûteux et invasifs, les potentiels faciles à exploiter et rentables ayant déjà été largement mis à profit au cours des plus de 100 ans d’exploitation et de développement de l’hydroélectricité en Suisse.
La pression politique est toutefois désormais si forte que certains grands projets sont même inscrits dans la loi par le Parlement au titre de projets d’extension prioritaires. De plus, l’acte modificateur unique, sur lequel nous avons voté en juin 2024, est venu restreindre le droit de recours des organisations pour ces projets répertoriés en rognant les prérogatives de la protection de la nature. Les organisations de protection de la nature ont néanmoins soutenu ce compromis, estimant que sans ces révisions législatives, la transition énergétique aurait pris plusieurs années de retard. Même si cela signifie que les marges proglaciaires inscrites à l’inventaire fédéral (biotopes d’importance nationale) après janvier 2023 pourront désormais être sacrifiées au profit de l’exploitation hydroélectrique, à l’issue d’une pesée des intérêts. Une possibilité dont sont, à l’inverse, préservés les biotopes d’importance nationale déjà existants.
Ce que réclame Pro Natura
Toutes les marges proglaciaires ne doivent pas nécessairement être exploitées, toutes ne doivent pas forcément être protégées – mais le plus grand nombre possible devrait pouvoir se développer librement. Ce n’est pas de l’idéalisme, c’est du pragmatisme et de la durabilité. Dans le contexte actuel de crise de la biodiversité et compte tenu du fait qu’il ne reste pratiquement plus d’espaces naturels libres en Suisse, ces nouveaux milieux n’en deviennent que plus précieux.
La pression d’exploitation reste toutefois considérable et la sécheresse de l’été 2026 n’a fait que l’accentuer. De nombreuses marges proglaciaires, avec toute leur biodiversité, sont appelées à disparaître sous des lacs de retenue. Or, si elles sont détruites avant que ces milieux naturels et refuges aient pu s’établir, l’une des plus grandes chances pour la biodiversité de ce siècle sera perdue – non seulement pour la Suisse, mais pour toute la région alpine.
Il faut donc un large débat public, dépassant les clivages partisans, sur la question de savoir quels espaces nous souhaitons exploiter à l’avenir et quelle valeur nous accordons à notre nature et à nos paysages vivants.
Revendications concrètes de Pro Natura
- Extension de l’inventaire des zones alluviales: révision régulière et intégration des nouvelles marges proglaciaires, avec une véritable protection de leur périmètre.
- Révision de la loi sur l’électricité: suppression de l’exception applicable aux marges proglaciaires qui ont été inventoriées après le 1er janvier 2023. Face à une crise de la biodiversité d’une ampleur considérable, les rares surfaces abritant des biotopes d’importance nationale méritent rien de moins qu’une conservation intégrale, telle que la loi la prévoit en principe.
- Aires protégées: désignation d’aires protégées pour les marges proglaciaires prioritaires.
- Transition énergétique: développement accéléré de l’énergie solaire sur les infrastructures existantes, priorité aux mesures d’efficacité énergétique plutôt qu’à une simple augmentation de la production, écologisation des centrales hydroélectriques existantes, pas de nouvelle destruction de milieux naturels dignes de protection au nom du développement de l’hydroélectricité. Promotion et mise en pratique de la sobriété énergétique.
- Suivi et recherche: financement d’études à long terme sur l’évolution des marges proglaciaires.
- Participation: véritable association des organisations de protection de la nature aux processus décisionnels.