Le loup © Peter Dettling

Le loup, une chance à saisir

18.10.2021

Lorsque les médias parlent du loup, c’est surtout pour mettre en avant les dégâts, les conflits et les craintes que provoque l’animal. C’est oublier son rôle dans les écosystèmes et sa contribution à la renaturation des milieux naturels indigènes.

Qui aurait imaginé jusqu’à la fin du vingtième siècle qu’un animal exterminé comme le loup ferait un retour naturel aussi rapidement en Europe? La protection légale conférée à l’espèce dès 1971 (Convention de Berne) a été décisive pour permettre la reconquête des régions qu’elle peuplait jadis. A l’heure où la biodiversité s’effondre partout dans le monde, la régénération des populations de loups est une victoire pour la protection des espèces.

Dans la nature, la présence des loups ne passe pas inaperçue. On connaît la saga de leur retour dans le parc national américain de Yellowstone, et les conséquences positives en cascade qui en ont résulté pour cet écosystème. Certaines hypothèses font encore l’objet de controverses parmi les scientifiques, car d’autres facteurs que le loup sont à prendre en compte dans l’équation. Mais l’étendue des connaissances sur le rôle écologique de l’espèce fait progressivement apparaître une réalité fascinante.

Le loup influence le comportement territorial et le nombre total des cervidés, la taille des hardes et leurs déplacements, qui deviennent plus fréquents – ce qui profite indirectement à la végétation. Les saules et les trembles, auparavant broutés par les wapitis, recommencent à croître à proximité des rivières, favorisant la propagation des castors et l’augmentation de la biodiversité aux abords des plans d’eau que créent ces rongeurs. Les animaux abattus par les loups sont des «réservoirs de nutriments» pour les ours et les corbeaux, les larves d’insectes et les microorganismes. Et comme les loups chassent et tuent de petits prédateurs (à Yellowstone, les coyotes), les spermophiles et les antilopes voient leurs populations augmenter.

L’abroutissement diminue

De tels processus pourraient-ils se produire dans nos régions domestiquées par les activités humaines? En Suisse aussi, la présence des loups se répercute sur le comportement des cerfs et des chevreuils, et elle freine la croissance de leurs effectifs. Là où le canidé est de retour, les gardes forestiers remarquent après quelques années une diminution de l’abroutissement des sapins, des sorbiers des oiseleurs et des érables. Ces essences sont essentielles pour permettre à la forêt de montagne de s’adapter au réchauffement anthropique du climat.

En trente ans de carrière, Martin Kreiliger, ingénieur forestier à Disentis, a vu doubler la population de cerfs. L’abroutissement des arbres par le gibier a pris des proportions importantes. «En tant que professionnels, nous constatons que les forêts où le loup ou le lynx sont présents se régénèrent nettement mieux», note Martin Kreiliger. Pour ce qui est du lynx, installé depuis plus longtemps en Suisse, les preuves scientifiques sont formelles. A de nombreux endroits, les dommages infligés par le gibier aux forêts de montagne ont dépassé la limite acceptable. Des millions de francs doivent être investis dans des mesures de gestion de la faune et des constructions. «Dans les forêts protectrices, c’est en fin de compte notre sécurité à tous qui est en jeu», souligne Martin Kreiliger.

Cet article a été publié dans le Pro Natura Magazine.



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Le bénéfice de la présence du loup

Le retour du loup en Suisse entraîne très probablement une amélioration de la situation alimentaire des charognards tels que le gypaète barbu et le grand corbeau. Les importantes populations de renards sont susceptibles de diminuer dans ses habitats. 

Le loup et le corbeau © Peter Dettling © Peter Dettling
Le photographe naturaliste grison Peter Dettling suit le loup depuis de nombreuses années et constate à quel point la biodiversité profite de la présence du prédateur – à l’instar des charognards comme le corbeau ici.

Il convient d’étudier plus en détail le rôle clé que le canidé pourrait jouer dans l’espace rural. Car celui-ci reste soumis aux activités humaines comme la chasse, l’agriculture, le morcellement du territoire et le dérangement de la faune. Le loup ne remplacera sans doute pas le chasseur, mais il contribue utilement à l’équilibre des ongulés sauvages. Le retour du loup pousse enfin à optimiser la surveillance des moutons dans les alpages, ce qui sert les intérêts de la protection de la nature. En effet, les troupeaux qui paissent hors de tout contrôle abîment la végétation et transmettent des maladies à la faune sauvage.

Les dommages causés par les loups à des animaux de rente majoritairement non protégés sont à mettre en balance avec les nombreux avantages qui résultent de leur présence pour l’être humain et la nature. Avantages qui doivent contrebalancer une couverture médiatique parfois biaisée par le sensationnalisme.  

SARA WEHRLI gère le dossier Grands prédateurs chez Pro Natura.

L’être humain est le plus grand facteur de stress

Les prédateurs influencent leurs proies par la chasse, mais leur simple présence a aussi des effets indirects. Le gibier évalue les coûts et les bénéfices de ses comportements: d’un côté, il cherche à absorber un maximum de nourriture, de l’autre, il doit autant que possible éviter son ennemi. Ainsi les cerfs cherchent-ils à minimiser le risque de se retrouver face à leurs prédateurs en devenant plus alertes, en changeant plus fréquemment de lieu de séjour et en évitant les terrains ouverts. Dans les régions peuplées par le loup, les ongulés sont donc plus difficiles à observer et à chasser.

La proximité constante des prédateurs suscite cependant un phénomène d’accoutumance, car le gibier ne peut pas se permettre d’être en permanence sur ses gardes. Il s’habitue en particulier au type de chasse pratiqué par le loup, qui poursuit ses proies jusqu’à leur épuisement. Le gibier n’a pas à craindre une attaque par surprise comme avec le lynx ou l’être humain armé d’un fusil. Des chercheurs polonais ont mis en évidence chez le gibier un taux d’hormones de stress nettement plus faible dans les régions «préservées» fréquentées par le loup, par exemple la forêt primaire de Białowieza, que dans les régions soumises à une forte pression anthropogène (chasse, réseau routier, activités de loisirs), mais ne comptant aucun loup. L’être humain constitue manifestement une présence bien plus redoutable. sw